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Tchad: Les épis vides des 60 ans d’indépendance

  • 12 août 2020

 
Célestin Ngoré Gali
 


Le premier président Tchadien François Ngarta Tombalbaye prononce un discours le 11 août 1960, quand le Tchad obtient son indépendance.


Le Tchad, à l’instar de plusieurs autres pays africains, a obtenu son indépendance sans savoir ce que cela impliquerait. Quel bilan peut-on faire de ces soixante ans? Il est difficile de répondre  à cette question sans être tenté de tomber dans le  pessimisme.
Le Tchad est le cinquième pays le plus vaste d’Afrique avec une superficie de 1.284.00km2. et environ 15 millions d’habitants. Il occupe le 22e rang des  pays les plus pauvres de la planète  avec 888 dollars de Produit National Brut (PIB) par habitant. Malgré l’exploitation de sa manne noire -le pétrole- depuis 2003, la population vit encore dans la misère. Le Programme des Nations Unies pour le Développement -PNUD- estime à 75 % les tchadiens qui vivent en-dessous du seuil de la pauvreté. 



La vie politique
L’ambiance politique dans un pays détermine tous les autres secteurs, notamment son économie. Le premier président à accueillir l’indépendance le 11 aout 1960 est François Ngarta Tombobalbaye. Il dirige le pays d’une main forte et ceci lui coûte un coup d’État  mortel le 13 avril 1975. Son règne est marqué en 1966 par l'avènement du Front de Libération Nationale du Tchad (FROLINAT), un mouvement défendant les intérêts du Nord musulman, ainsi que la contestation des Toubous, les nomades noirs. Cette instabilité entraîne l'implication des troupes françaises aux côtés du gouvernement. La lutte qui se poursuit mine la crédibilité du président, qui perd des appuis dans le Sud, d'où il est originaire. Son comportement erratique provoque également des tensions croissantes entre lui et l'armée. Ils le mettent à exécution le 13 avril. Malgré l'espoir d'un apaisement entre les nouveaux dirigeants et les rebelles du Nord, les tensions persistent. Le Tchad demeurera déchiré par une instabilité chronique, notamment des conflits dans lesquels d'autres pays interviennent.  Depuis donc le règne de Ngarta Tombalbaye en passant par l’ex dictateur Hissein Habré, le pays vit la dictature et les conflits inter-ethniques.



Idriss Deby, président du Tchad depuis 1990, élevé au rang de Maréchal le 26 juin dernier.

 
L’arrivée du président Idriss Deby Itno, en décembre 1990 avait donné aux tchadiens une  certaine lueur d’espoir, mais, très tôt, il sera étouffé par des accrochages au pouvoir. L’arrivée au pouvoir de cet homme aujourd’hui appelé « Maréchal » était salué et beaucoup de Tchadiens, qui espéraient un changement. D’ici le 1er décembre 2020, Idriss Deby Itno aura passé trente ans au pouvoir, ce qui veut dire que les soixante ans d’indépendance il en a passé la moitié, pour lui seul au pourvoir. Même s’il y a multipartisme politique, il est de nom. Les opposants n’ont pas tellement de stratégies efficaces devant le Maréchal et ils ne lui font pas du tout peur.
Dans cette politique de main de fer ou cette démocratie déguisée, la France, le pays colonisateur a sa part de responsabilité. Elle n’a pas aidé le pays à asseoir une démocratie solide. La France lorgne souvent ses intérêts égoïstes. Le Maréchal Idriss Déby lors d’une interview télévisée de France 24 faisait cette déclaration foudroyante : “C’est la France qui m’a obligé à modifier la Constitution pour rester au pouvoir et aujourd’hui c’est elle qui ose me critiquer !”
Peut-être que c’est simpliste ou irresponsable de dire que la faute du sous-développement du Tchad sont les autres. Mais non plus nous ne pouvons dire que Paris a les mains propres dans cette souffrance chronique des Tchadiens quand elle cherche à préserver ses intérêts en installant au pouvoir des hommes défendant ses intérêts au détriment de la population. Force est de constater que la France demeure la seule ancienne métropole qui s’ingère encore beaucoup dans la vie politique de ses anciennes colonies africaines, rendant encore plus étriquée leur espace démocratique. Le climat politique n’a pas favorisé le développement socio-économique du Tchad durant ces trois décennies d’indépendance.


La vie sociale
La vie des tchadiens  est la tempête récoltée après le vent semé depuis août 1960, date de l’indépendance : les guerres civiles se sont multipliées. De Félix Malloum à Idriss Deby, le pouvoir a toujours été pris par la force et jamais redonné à un gouvernement civil issu des élections démocratiques. L’insécurité et l’instabilité ont profondément affecté la société tchadienne.  Et c’est auprès des populations rurales que la situation est plus grave, avec 87% vivant dans la pauvreté.

 

 
Un groupe de personnes traversent le lac Tchad
 
 
Remarquons que 17 ans après l’exploitation, le pétrole tchadien qui avait suscité beaucoup d’espoirs pour le développement socio-économique  est devenu un leurre pour la population. Même s’il a permis à L’État tchadien de construire des immeubles, les villas, les routes, les écoles et les  hôpitaux, l’assiette du tchadien est vide. « On a construit des immeubles, des centres de santé, des écoles, mais il n’y a ni médecins ni professeurs pour les faire fonctionner.», se lamentait l’opposant Saleh Kebzabo. L’archevêque de N’Djamena, Mgr Edmond Djitangar déplorait  l’absence de dialogue « Nous devons mettre en place une véritable administration et une vraie planification du développement.» pour résoudre la crise sociale. ‘‘La société tchadienne et  les Tchadiens souffrent. Ils sont en proie à une crise sociale interminable, qui semble entretenue”. Un État de droit démocratique, source d'une paix durable, d'une stabilité politique et d'un développement économique, se construit. Il est un processus qui ne se proclame ni se décrète : il nécessite la réunion de plusieurs paramètres et l'adhésion de tous, sinon il sera toujours une volonté et un idéal exprimés, mais sans réelle concrétisation !


La cohabitation religieuse
Au Tchad, comme dans la plupart des pays africains aujourd’hui, la laïcité suscite des débats aux enjeux sociologiques, politiques et juridiques importants. Autrefois divisées entre paysans sédentaires au sud et nomades au nord, les ethnies du Tchad se définissent actuellement par leur appartenance confessionnelle. Au Tchad existent plus de 250 ethnies qui cohabitent dans 3 principales religions depuis bien avant l’indépendance. L’islam, le christianisme et l’animisme ont toujours bien cohabité mais leur relation a commencé à sombrer au lendemain de l’indépendance. Toutefois cette relation pacifique est l’une des meilleures de la sous-région. La guerre civile de 1979 a divisé les Tchadiens et a inculqué en eux la mentalité de distinguer « nord et sud », « chrétien et musulman ».  Néanmoins ils cohabitent dans les écoles, les instituts et université même si parfois aux regards de chiens de faïence. La population tchadienne est aujourd’hui marquée par ce clivage, cette fracture nord-sud au parfum religieux qui sert de distinction et caractérise depuis quelques décennies ces régions historiquement antagonistes. Mais l’administration coloniale ne fut jamais totalement neutre à son égard.



Un groupe de personnes participent à l’Eucharistie dans la paroisse Saint Pierre Claver de Kyabé, au Tchad.
Photo: Célestin Ngoré


Conclusion
Le retard ou la loupée du train des indépendances du Tchad est aussi du à ces hommes politiques incompétents et des décennies gaspillées dans les conflits inutiles. Il faut reconnaitre que l’histoire a lourdement pesé sur les origines et la pérennité des guerres civiles qu’a connues le Tchad, aujourd’hui, nombre de Tchadiens ont pris conscience que ce sont les cadres qui sont responsables des divisions et retard dans le développement. Le Tchad deviendra prospère et développé quand il se dotera d’institutions représentatives gérées par des dirigeants libérés de tous les complexes ataviques, ayant un véritable projet d’édification d’une nation indépendante, digne, souveraine. Le Tchad a aussi besoin de dirigeants qui traitent avec toutes les puissances étrangères en partenaires et non en protégés et protecteurs. Or nous remarquons que le pays n’est pas encore au bout du tunnel à en croire aux observateurs. Selon le rapport de la Banque Mondiale en 2019, Le Tchad est dernier dans le classement de l’Indice du capital humain. Un enfant né aujourd’hui au Tchad sera 29 % moins productif à l’âge adulte qu’un enfant ayant reçu une instruction de qualité et bénéficié de services de santé adaptés. Par ailleurs, un enfant tchadien sur cinq n’atteindra pas sa 5e année et 40 % des enfants souffrent d’un retard de croissance, ce qui risque d’avoir des conséquences durables sur leur développement cognitif. Entre l’âge de 4 ans et 18 ans, les enfants tchadiens ne passent en moyenne que 5 ans sur les bancs de l’école. Avec 856 décès pour 100 000 naissances vivantes, le Tchad possède un des taux les plus élevés de mortalité maternelle en Afrique centrale.
C’est ainsi que, avec un regard critique, docteur Succès Masra, président du parti les "Transformateurs" fustige le comportement des régimes qui se sont succédés au pouvoir depuis l’indépendance jusqu’à nos jours,  face à leur responsabilité vis-à-vis de leurs concitoyens. "L’indépendance célébrée avec lampes torches c’est pour aboutir à moins d’un Tchadien sur 10 ayant accès à l’électricité, seulement 5% de la population qui ait accès à Internet et 4,5 millions d’enfants sortant du système scolaire avant 15 ans. Et nous les politiques, nous offrons à nos compatriotes le spectacle d’un film, d’une sorte de théâtre mais en fait nous ne sommes responsables de rien quand il s’agit de la vie des Tchadiens".
Quand le semeur à la récolte trouve les épis vides, il est désolé mais il serait aussi curieux à chercher à savoir les causes et pour en établir les responsabilités.

 

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