Quand les liens guérissent : une parole d’espérance pour un peuple blessé
Par Joachim Katembo Nzuki
Il existe des peuples qui portent des blessures comme on porte une cicatrice : visible, profonde, mais refermée. Et il existe des peuples qui portent des blessures comme on porte une plaie ouverte: douloureuse, saignante, exposée au vent de l’histoire. Le peuple congolais, particulièrement celui de l’Est, appartient à cette seconde catégorie. Depuis des décennies, les violences, les déplacements, les massacres, les humiliations et les trahisons ont laissé des traces dans les corps, dans les familles, dans les mémoires. Beaucoup se demandent comment guérir, comment se relever, comment espérer encore. Ma recherche doctorale tente d’apporter une réponse. Une réponse pas magique, pas naïve, mais enracinée dans l’Évangile, dans la sagesse africaine et dans l’expérience de nos communautés blessées: le lien.
Dans la Sainte Ecriture et la tradition chrétienne
Au commencement était le lien. La Bible commence par un lien: «Il n’est pas bon que l’homme soit seul» (Gn 2,18). Et elle se termine par un lien restauré : « Voici la demeure de Dieu parmi les hommes» (Ap 21,3). Entre ces deux versets, toute l’histoire du salut est une histoire de liens: liens créés, liens brisés, liens restaurés. Les grands penseurs du XXᵉS l’ont rappelé. Emmanuel Mounier affirmait que «la personne est un mouvement de sortie de soi». Gabriel Marcel distinguait l’avoir, qui isole, et l’être, qui relie. Emmanuel Levinas voyait dans le visage de l’autre un appel qui me met en responsabilité. Jean-Paul II affirmait que l’homme « ne peut se trouver pleinement que par le don désintéressé de lui-même ».
La tradition chrétienne dit la même chose. Saint Augustin affirmait: «Nous sommes faits les uns pour les autres». Saint Jean Chrysostome disait: «L’Église est l’hôpital spirituel où les âmes sont guéries». Le Concile Vatican II confirme que l’être humain est «par nature un être social» (GS 12). Le Catéchisme enseigne que «la charité restaure les liens brisés par le péché» (CEC 1849). Autrement dit: vivre, c’est être lié. Et quand les liens se brisent, l’être humain souffre. Quand les liens se restaurent, l’être humain renaît.
La guerre a brisé des liens
La guerre, telle qu’elle se vit dans l’Est de la RDC, n’est pas seulement une succession d’événements violents : elle est une machine à briser les liens. Elle détruit d’abord les liens les plus élémentaires : ceux de la confiance. À Goma, Lubero, Butembo, Beni, Oicha, Eringeti et dans tant d’autres localités, les populations ont appris à vivre dans la méfiance permanente. Quand les attaques peuvent surgir à tout moment, quand les groupes armés se déguisent en civils, quand les voisins deviennent suspects malgré eux, le tissu social se déchire. La peur devient un réflexe, la suspicion une stratégie de survie. Or, comme le rappelle notre sagesse, « la maladie n’est pas seulement biologique : elle est rupture de liens ». Elle brise aussi les liens familiaux. Les déplacements forcés dispersent les familles, les massacres les amputent, les enlèvements les vident.
Dans les villages du Nord-Kivu, il n’est pas rare de rencontrer des enfants qui ne savent plus où sont leurs parents, des parents qui ne savent plus où sont leurs enfants, des familles qui vivent depuis des années dans l’attente d’un retour qui ne vient pas. La guerre transforme les foyers en ruines, les familles en fragments, les communautés en archipels de douleur. Enfin, la guerre brise les liens avec la terre. Dans nos cultures, la terre n’est pas un simple espace : elle est mémoire, identité, tombeau des ancêtres, promesse pour les enfants. Être arraché à sa terre, c’est être arraché à soi-même. À Beni, à Oicha, à Eringeti, combien de familles ont dû abandonner leurs champs, leurs maisons, leurs morts ? La guerre transforme les routes en couloirs de fuite, les collines en zones interdites, les villages en lieux fantômes. Elle coupe l’homme de ce qui le relie à son histoire.
Comment guérir un peuple blessé?
Dans ma thèse, j’ai proposé une synergie des pratiques thérapeutiques de l’Église : les sacrements -l’Eucharistie qui rassemble (1 Co 10,17), la Réconciliation qui restaure (Jn 20,23), l’Onction qui console (Jc 5,14-15); les sacramentaux -bénédictions, onctions, gestes de protection (SC 60) ; les prières de guérison -discernées, non magiques (CDF, Instruction sur les prières pour obtenir de Dieu la guérison, 2000); la justice et la paix -«La paix est œuvre de justice» (Is 32,17); le soin de la création -«La création tout entière gémit» (Rm 8,22).
J’ai aussi montré que la RDC est un lieu théologique: un espace où les ruptures du lien deviennent visibles, mais où la résilience est étonnante. Kä Mana parle d’une « mémoire fracturée » qui demande une guérison communautaire. À vous, frères et sœurs de l’Est, qui portez des blessures que le monde ne comprend pas toujours, je voudrais dire ceci : vous n’êtes pas seuls. Vos larmes ne sont pas invisibles. Votre souffrance n’est pas oubliée. Votre résistance n’est pas vaine. Vous êtes un peuple de lien, un peuple de mémoire, un peuple de résilience, un peuple debout. Et l’Église, si elle veut être fidèle à l’Évangile, doit être à vos côtés, non comme une institution lointaine, mais comme une communauté de guérison, un hôpital de campagne du lien. Cette thèse n’est pas un livre de bibliothèque. Elle est une parole pour la vie. Une parole pour les blessés. Une parole pour un peuple qui cherche encore la paix. Elle dit ceci : là où les liens se brisent, la mort avance. Là où les liens renaissent, la vie revient. Que nos communautés deviennent des lieux où l’on retisse, où l’on réconcilie, où l’on relève. Que nos Églises deviennent des hôpitaux de campagne du lien. Et que notre pays, blessé mais debout, découvre que la guérison est possible. Parce que Dieu ne cesse jamais de retisser ce que l’histoire a déchiré.
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