Par Raphaël Zbinden de Cath.ch
Photos: Maurice Page
«Nous avons trouvé une personne très motivée, avec une bonne capacité d’adaptation et une grande envie d’apprendre», assure Bernard Hallet, rédacteur en chef de cath.ch à propos du stage de Yadassi Tikabi. «L’échange a été très enrichissant. Elle a eu la possibilité de se confronter aux exigences d’un média quotidien online, et nous avons pu découvrir son expérience dans divers pays d’Afrique, ce qui nous a ouvert à des réalités souvent méconnues.» Plusieurs articles ont ainsi bénéficié de ses connaissances sur le continent. Entre pluralité religieuse, obstacles culturels et rencontres déterminantes.Lors de son stage, elle a confié à l’équipe son passionnant chemin de vie et de vocation,
Yadassi Tikabi est née en 1982 à Garoua, au nord du Cameroun. Elle est la première née d’un couple originaire de Midjivin, un canton proche de la frontière tchadienne. Si ses grands-parents pratiquaient les religions traditionnelles, ses parents s’en sont tenus à l’écart.
Dans le nord du Cameroun, l’islam est la religion prépondérante, bien que les religions traditionnelles soient encore très présentes. Le christianisme – protestant et catholique – est minoritaire (de 25 à 30%). Le quartier Rey-ré de Garoua dans lequel les Tikabi habitent est presque totalement musulman. La maison est non loin d’une mosquée. Alors qu’une adhésion à la foi du prophète aurait été la plus évidente, la famille est cependant poussée vers le christianisme.
Le père de Yadassi a commencé un catéchuménat dans son enfance, et sa mère fait tous les dimanches trois kilomètres à pied en famille pour assister à la messe. Yadassi est encore enfant, mais ses parents ne font pas le pas du baptême.
Ils choisissent néanmoins de mettre leur fille aînée à l’école catholique, où elle se familiarise avec la foi chrétienne. Croyante depuis toute petite, elle a toujours également ressenti un grand désir de prendre la communion. A l’âge de neuf ans, viennent les examens de catéchèse, à l’issue desquels les enfants peuvent faire leur première communion. Yadassi réussit très bien le test et demande le sacrement. Problème: elle n’est pas baptisée et ses parents ne sont pas chrétiens. Le curé demande alors la permission à sa mère, qui refuse. «Ce n’est pas que ma mère était réellement contre le fait que je devienne chrétienne, bien au contraire, mais comme elle n’avait pas encore reçu d’éducation chrétienne, elle ne pensait pas être capable de m’accompagner dans ma vie de foi.»
Mais cette fois, elle en parle à son maître de classe. Ce dernier interfère auprès de ses parents en promettant qu’il s’occupera de son éducation chrétienne. Ces derniers acceptent. Elle est ainsi baptisée en 1993, fait sa première communion le même jour et se confirme en 1995. Suivant son exemple, son père et sa mère, ainsi que deux de ses petits frères et sa petite sœur, prennent le même chemin deux ans plus tard. «Mes sacrements initiaux ont été pour ma famille une semence enfouie dans la terre, confie-t-elle. C’est merveilleux d’avoir pu faire ensemble ce chemin de vie chrétienne.»La petite fille est tenace. Elle repasse avec succès les examens l’année suivante et redemande le baptême et la première communion. «J’ai décidé que ma foi ne reposait sur la volonté de personne d’autre que le Christ, et rien ne m’aurait fait changer d’avis.
Mais les djihadistes n’ont pas réussi à créer des tensions entre les communautés, assure Yadassi Tikabi. «Les religions cohabitent depuis très longtemps au Cameroun, et toujours dans un grand respect mutuel. Certains ont voulu faire croire à des divisions entre communautés, mais les gens ont bien remarqué que Boko Haram attaquait également les mosquées et les musulmans. Il y a eu au contraire une prise de conscience qui a uni encore davantage les habitants. En fait, le dialogue religieux a toujours été un socle dans cette partie du pays, et les leaders se sont mobilisés en première ligne pour contrer les divisions et promouvoir le vivre-ensemble.»
Les incursions de Boko Haram continuent aujourd’hui, et une grande instabilité règne toujours, notamment dans certains villages de l’extrême-nord du Cameroun. Mais la menace d’une invasion massive, qui planait dans les années 2010, n’est plus d’actualité.
Ce climat troublé n’empêche toutefois pas Yadassi de continuer son chemin de foi. Celui-ci est marqué par plusieurs rencontres inspirantes. Alors qu’elle est adolescente, elle fait un travail d’interprète pour Sœur Andrea, une religieuse brésilienne qui secourt les plus démunis dans son quartier de Garoua. «Je me suis rendue compte qu’elle suivait vraiment l’exemple de Jésus, qu’elle faisait beaucoup plus que ce qui lui était demandé pour les plus pauvres et nécessiteux. Même si je n’envisageais pas encore de devenir religieuse, j’ai ressenti que je voulais faire la même chose qu’elle.»
L’idée mûrit cependant peu à peu, arrivant à maturité vers ses 18-19 ans. Là encore, elle se heurte à l’incompréhension de ses proches. «Ma Maman, mon petit frère, mes amis d’enfance et même certains membres de la paroisse étaient contre cette idée. On me disait: ‘tu es tellement dynamique, tu as tellement de talents, tu ferais une si bonne épouse…’ Et moi je leur disais: ‘Mais Jésus a aussi besoin de ça!’».
Elle décide de se rapprocher de cette congrégation. S’ensuit une première période de découverte de huit mois avec les comboniennes à Sarh, au sud du Tchad. Elle y aide des personnes particulièrement marginalisées. «Je me suis notamment liée d’amitié avec un homme considéré comme fou et dangereux dont d’autres sœurs avaient peur et qu’elles n’osaient pas approcher», sourit Yadassi. L’enrichissement qu’elle trouve auprès des pauvres et des oubliés en ce lieu la convainc de poursuivre dans cette voie.
La culture fait que Yadassi, même en étant adulte, ne peut pas s’opposer à la volonté de ses parents. Après son baccalauréat, elle se lance alors dans une carrière professionnelle, toujours dans le milieu de l’Église catholique. Fin 2009, elle décroche un contrat dans le Centre catholique universitaire de Sabangali à N’djamena, la capitale du Tchad. Elle tombe un jour sur un calendrier de la Famille combonienne, où elle découvre la vie de son fondateur, saint Daniel Comboni (1831-1881). Le missionnaire italien avait œuvré pour l’affranchissement et la dignité des esclaves noirs au Soudan. «J’ai été conquise par son extraordinaire témoignage, sa détermination à non seulement libérer les hommes, mais aussi à les mettre debout.»
Cette fois, ses proches ne s’y opposent pas. Elle accomplit donc les différentes étapes de sa vie religieuse au Kenya, en Ouganda, au Congo RDC et en Italie. Dans ces diverses affectations, elle occupera à plusieurs reprises des fonctions en lien avec l’animation missionnaire des églises locales et la communication.
Après sa première profession de foi en 2016, elle part à Rome pour commencer des études à l’Université pontificale salésienne en 2017. Elle se tourne finalement vers les communications sociales. Elle achève une première licence dans ce domaine de 2017 à 2020. Elle retourne ensuite à Kinshasa, où elle participe à la revue combonienne Afriquespoir, diffusée dans cinq pays d’Afrique Centrale et de l’Ouest. Afin de servir ce média avec plus d’efficacité, elle décide d’accomplir en 2025 un Master de deux ans en journalisme et communications. A la fin de la première année, un stage dans un média est demandé au doctorant. C’est ainsi qu’elle aboutit en août 2026 à cath.ch, un média qu’elle a sélectionné en rapport à son orientation catholique et à la langue française, qu’elle maîtrise parfaitement. Une démarche qui a pu se réaliser grâce à l’aide du Fonds du Prélat Meier.
Une fois son Master en poche, Yadassi Tikabi souhaite faire profiter pleinement la revue Afriquespoir des nouvelles connaissances et compétences qu’elle aura acquises. Rappelant que Comboni lui-même était un grand communicateur, elle est persuadée de l’efficacité des médias dans l’évangélisation des peuples. La religieuse entend notamment apporter à sa rédaction sa sensibilité de femme, étant son unique visage féminin. Au-delà, elle souhaite être «la voix des sans voix» en Afrique et partout où elle est envoyée en mission. Notamment des populations meurtries de la RDC.
La combonienne a ainsi réalisé en un mois plusieurs articles et reportages pour cath.ch, qui ont été très bien reçus. Raison pour laquelle, la rédaction lui a demandé de contribuer régulièrement aux commentaires de l’Évangile du dimanche, qui paraît chaque vendredi soir sur le site. Les lecteurs du Portail catholique auront donc encore pour un temps le plaisir d’apprécier sa plume. (cath.ch/rz)
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